Le média « The conversation » relaie les résultats d’une enquête menée à Roubaix, dans le Nord, concernant les stratégies de familles à bas revenus pour lutter contre la précarité alimentaire, dans un contexte où les salaires stagnent et où les prix augmentent.
Si précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair, les familles modestes sont-elles condamnées à être des victimes passives ? C’est en ces termes que Blandine Mortain, Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Lille, pose la question de l’accès à une alimentation équilibrée pour toutes et tous.
Un travail de recherche engagé il y a deux ans tente d’évaluer les stratégies mises en place par les familles disposant de petits budgets pour s’approcher a minima d’une alimentation saine et durable.
Les chercheurs invitent à ne pas s’arrêter à des constats généraux, selon lesquels les classes populaires se montrent indifférentes – voire hostiles – aux recommandations nutritionnelles tandis qu’une bonne alimentation serait le monopole des classes supérieures. La réalité est bien plus nuancée. Les habitants aux revenus plus modestes effectuent en effet des arbitrages complexes et possèdent souvent des savoir-faire qu’ils mettent en œuvre pour trouver des solutions préservant la qualité de leur alimentation.
L’enquête s’est déroulée à Roubaix, un territoire marqué (d’un point de vue alimentaire) par la précarité, une offre commerciale abondante mais portant sur des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, ainsi qu’un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.
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Diversité des enseignes, optimisation des courses, stockage…
Parmi les stratégies mises en place, les familles ont tendance à multiplier les enseignes (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires…) au gré des prix pratiqués, ce qui suppose par ailleurs une bonne connaissance du tissu commercial.
Ensuite, elles optimisent leurs courses afin de limiter le gaspillage (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage…). L’étude met en avant le fait que les familles interrogées achètent et cuisinent beaucoup de produits bruts, consomment peu de viande au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes. Bien que les contraintes budgétaires les y poussent, l’étude montre aussi que ces familles valorisent des savoir-faire hérités (par exemple, l’expérience des jardins potagers). Une représentation assez éloignée de la surconsommation de produits ultra-transformés souvent associée aux plus précaires.
Une charge mentale permanente
En revanche, l’étude souligne que ces stratégies entrainent une charge mentale permanente, qui repose beaucoup sur les femmes, mobilisent d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local) et supposent « une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins ». Et celles et ceux qui se disent un peu plus à l’aise financièrement et qui parviennent à limiter les privations, opèrent généralement des restrictions plus importantes sur d’autres postes de dépenses (chauffage, déplacements…)
« Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire. »
Enfin, Blandine Mortain appelle à la prudence : « l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble. »
